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L’Atlantide, continent englouti

Le mythe de l’Atlantide, légué par Platon, est aussi celui du paradis perdu. Une civilisation exceptionnelle, engloutie 9600 ans avant J.-C., au-delà des colonnes d’Hercule, l’actuel détroit de Gibraltar. Et que certains cherchent toujours…

L’Atlantide, continent englouti, quelque part au-delà des colonnes d’Hercule; la montagne Ararat, sur laquelle s’échoua l’arche de Noé ; la Crète, terre de Zeus et du Minotaure; Ultima Thulé et le paradis des Hyperboréens ; la légende d’Arthur et la quête du Graal; le royaume chrétien du Prêtre Jean qui fit tant rêver les Croisés; l’Eldorado des conquistadores espagnols… C’est sur la trace des grands mythes de notre inconscient colle.tif que nous vous convions dans cette série, chaque semaine, jusqu’au 20 août.

Selon Le Larousse, le mythe est «un récit populaire et littéraire mettant en scène des êtres surhumains et des actions remarquables». Et d’ajouter: «Sous le couvert de la légende y transparaît la structure de l’esprit humain.» Voilà pourquoi, même lorsqu’ils sont fortement identitaires, ces mythes ont une portée universelle. Ils s’entrelacent, s’entremêlent, se télescopent, se séparent, se rejoignent. A l’image du Déluge, qu’on retrouve aussi bien dans le récit de l’Atlantide fait par Platon que dans l’arche biblique de Noé, et, bien avant ces deux sources, dans l’épopée de Gilgamesh chez les Mésopotamiens. Des légendes, dites-vous ? Des élucubrations fantastiques? Certes. Mais d’où vient le fait qu’elles aient traversé les siècles, et ce, avant même l’invention de l’écriture?

Dans Le Matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier nous livrent une clé: «Le fantastique, comme les autres matières précieuses, doit être arraché aux entrailles de la terre, du réel. (… ) On définit généralement le fantastique comme une violation des lois naturelles, comme l’apparition de l’impossible. Pour nous, ce n’est pas cela du tout. Le fantastique est une manifestation des lois naturelles, un effet du contact avec la réalité quand celle-ci est perçue directement et non pas filtrée par le voile du sommeil intellectuel, par les habitudes, les préjugés, les conformismes.» Ainsi, grâce aux géologues et aux climatologues, nous savons aujourd’hui qu’il y eut bien, dans les temps dont nous parlent les Anciens, des cataclysmes naturels pouvant s’apparenter au Déluge: bouleversements météorologiques, tremblements de terre, éruptions volcaniques et montée des eaux. La mémoire de ces événements s’est-elle transmise oralement, de génération à génération, avant d’être consignée dans des tablettes et des ouvrages, sous une forme plus ou moins magnifiée ? La question reste ouverte.

L’autre caractéristique de ces mythes fondateurs est celle de la quête. Celle de la civilisation disparue, de l’Eden perdu, de la contrée secrète, de l’objet sacré, de la terre promise. C’est l’Atlantide submergée, le mystérieux labyrinthe du roi Minos, les églises d’une seule pierre en Abyssinie, la cité dorée des Incas du Pérou… Une quête qui nécessite toujours transcendance et sacrifice, car elle est plus spirituelle que matérielle. Pourtant, à chacun de ces mythes, on associe un lieu. Comme pour donner corps à nos songes. La démarche est hasardeuse tant le mythe suscite de conjectures, parfois de fantasmes. Combien de géographes et de scie.tifiques sont partis (et continuent de le faire) à la recherche, dans des directions différentes, voire opposées, de l’Atlantide ou de l’Eldorado? Nous avons retenu sept mythes, et donc sept destinations. Un choix forcément arbitraire, mais notre entreprise est journalistique, pas encyclopédique. Une invitation au voyage, rien de plus. Bon vent ! —

Ce périple nous mènera à Gibraltar (l’Atlantide, reportage de cette semaine); sur le mont Ararat (l’arche de Noé), le 16 juillet; en Crète (Zeus et le Minotaure), le 23 juillet; au cap Nord (Ultima Thulé), le 30 juillet; en Cornouailles (Arthur et le Graal), le 6 août; en Ethiopie (royaume du Prêtre Jean), le 13 août; enfin, au Pérou (l’Eldorado), le 20 août.

Au commencement était le Verbe. Et non des moindres. Celui de Platon. Dans le Timée et le Critias, deux dialogues composés au IVe siècle avant J.-C., le philosophe grec fait parler son maître Socrate. Celui-ci vient de décrire l’Etat idéal à ses disciples et leur demande si un tel modèle a déjà existé. Après réflexion, l’un d’eux rapporte alors une histoire émanant de Solon, le législateur et organisateur d’Athènes – l’un des sept sages de la Grèce, personnage a priori «inattaquable» -, qui a été transmise dans sa famille de père en fils.

Au cours d’un voyage en Egypte, les prêtres locaux auraient raconté à Solon des événements s’étant déroulés neuf mille ans auparavant (1): «Nous gardons ici par écrit beaucoup de grandes actions de votre cité qui provoquent l’admiration, mais il en est une qui les dépasse toutes en grandeur et en héroïsme. En effet, les monuments écrits disent que votre cité détruisit jadis une immense puissance qui marchait insolemment sur l’Europe et l’Asie tout entières, venant d’un autre monde situé dans l’océan Atlantique. On pouvait alors traverser cet océan; car il s’y trouvait une île devant ce détroit que vous appelez, dites-vous, les colonnes d’Héraclès. (… ) De cette île, on pouvait alors passer dans les autres îles et, de celles-ci, gagner tout le continent qui s’étend en face d’elles et borde cette véritable mer. Car tout ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons ressemble à un port dont l’entrée est étroite, tandis que tout ce qui est au-delà forme une véritable mer et que la terre qui l’entoure a vraiment tous les titres pour être appelée continent.»

Sur cette île Atlantide, régnaient les épigones de Poséidon, dieu de la mer. Une puissance sans égale ni rivale. Un pays de cocagne regorgeant de métaux précieux (dont le fameux orichalque), doté d’une faune et d’une flore merveilleuses. Sûrs de leur force, les Atlantes, dominateurs et orgueilleux, tentèrent d’asservir la Méditerranée mais furent repoussés par la vertueuse Athènes. Cet échec fut suivi de cataclysmes sans précédent, ainsi dépeints à Solon: «Il y eut des tremblements de terre et des inondations extraordinaires, et, dans l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit néfastes, tout ce que vous aviez de combattants fut englouti d’un seul coup dans la terre, et l’île Atlantide s’étant abîmée dans la mer disparut de même. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, cette mer-là est impraticable et inexplorable, la navigation étant gênée par les bas-fonds vaseux que l’île a formés en s’affaissant.» Pour les hellénistes patentés et diplômés, il ne faut accorder aucune créance à ce récit. Il s’agirait d’une allégorie politique visant à démontrer comment une petite démocratie, bien gouvernée et bien policée (à l’image de la République platonicienne), peut l’emporter sur un système despotique et conquérant. Utopie de circonstance ou pas, l’Atlantide continue, vingt-cinq siècles après Platon, d’enflammer les imaginations, d’alimenter des controverses, de susciter des hypothèses.

Où est-elle donc, cette civilisation engloutie, berceau d’une humanité supérieure mais dévoyée? Au gré des lubies et des époques, elle fut recherchée un peu partout : aux Canaries, aux Açores, à Madère, à Santorin, dans les Bahamas, et même à Héligoland ! L’explorateur britannique Percy Fawcett (2) croyait l’avoir trouvée au cœur de l’Amazonie, en un lieu baptisé « Point Z». Le romancier Pierre Benoit la situa dans le massif du Hoggar, en plein Sahara, surgie des sables plutôt qu’enfouie sous les flots. Tant pis pour l’exactitude, mais tant mieux pour la littérature, car son roman est un chef-d’œuvre.

Bref, difficile de faire le tri dans le magma d’informations – et d’extrapolations – qui existent sur le sujet (plus de 5 millions de liens en tapant « Atlantide » sur un moteur de recherches). Sauf à reprendre le texte brut, à l’appréhender sans préjugés et à l’analyser avec les ressources de la science moderne. Telle est la démarche de Jacques Collina-Girard, géologue et préhistorien, maître de conférences à l’université de Provence, titulaire d’une médaille du CNRS pour ses travaux sur la grotte Cosquer, au large de Marseille. Huit années d’enquête scie.tifique consignées dans un ouvrage aussi stimulant que dérangeant (il a provoqué l’ire des exégètes de Platon), publié en 2009: L’Atlantide retrouvée?

En bon Provençal, notre savant (qui n’a rien d’un Tournesol, notons-le), prétend que tout est parti d’une galéjade: «Je participais à des prospections archéologiques au Maroc oriental. En observant une carte marine du détroit de Gibraltar, j’ai noté un haut-fond culminant à -55m au large du cap Spartel. Il m’est apparu évident que ce relief sous-marin était une île, à l’époque où le littoral se trouvait encore à -135m sous le niveau actuel de l’océan. J’ai lancé à mon collègue marocain: « Mais c’est l’Atlantide ! » En fait, cette boutade fut la genèse de mon livre.» La curiosité aiguisée, il s’est procuré les dialogues de Platon et, à son immense surprise, y a découvert une description géologique, précise et plausible, du détroit de Gibraltar tel qu’il était il y a 11.600 ans. «Je ne me prononce pas sur l’existence historique et politique de cette civilisation, prévient-il, mais sur l’Atlantide géologique, telle qu’elle se dessine dans le Timée et le Critias. Pour moi, les lieux et les dates coïncident avec des faits avérés. Peut-être y a-t-il une vérité sous-jacente dans le mythe exposé par Platon?»

D’abord, le lieu. Pour les Grecs, les colonnes d’Hercule (3) marquaient effectivement les bornes de l’univers exploré et habité, l’œkoumène. Elles correspondent aux deux rochers qui se font face, de chaque côté du détroit de Gibraltar: le mont Abyla (aujourd’hui djebel Moussa, à 850 mètres d’altitude), versant marocain ; le mont Calpé, son vis-à-vis ibérique, plus connu sous le nom de Gibraltar (4), dont le sommet atteint 426 mètres. L’habitat humain, celui des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, est attesté dans les nombreuses grottes du détroit. Second élément : au dernier maximum glaciaire (époque citée par Platon), le niveau de la mer était inférieur de 135 mètres, laissant émerger plusieurs îlots d’un archipel qu’on pouvait aisément traverser. Troisième certitude : une remontée des eaux (évidemment progressive) a résulté de la déglaciation et s’est terminée aux dates indiquées de manière troublante par le philosophe grec. Selon des carottages effectués dans la zone, cette période fut également caractérisée par des séismes et des tsunamis, lesquels ont parachevé la submersion des îles du détroit. Conclusion de Jacques Collina-Girard : «Dans le détroit de Gibraltar, l’histoire géologique de l’île du cap Spartel et de son archipel s’ajuste à la tradition rapportée par Platon. Le mythe de l’Atlantide pourrait renvoyer à des traditions orales, témoignant vers 9600 avant J.-C. de l’écroulement d’un monde: celui des chasseurs-cueilleurs, qui n’a pas survécu à la fin du glaciaire…»

Qu’en pensent les principaux intéressés, à savoir les 30.000 habitants de Gibraltar? Au moment de notre visite, il faut le reconnaître, ils se passionnaient plus pour la dynastie des Windsor (et ses péripéties nuptiales) que pour celle des Atlantes. Possession britannique depuis 1704 (à la suite d’un audacieux coup de force contre les propriétaires espagnols), l’enclave vit à l’heure de Sa Majesté. Tels des lapins mécaniques, des Gurkhas népalais, héritiers de l’armée des Indes, assurent la relève de la garde devant le palais du gouverneur, ancien couvent franciscain espagnol qu’on dit hanté par le fantôme d’une lady. Bus à deux étages, cabines téléphoniques rouges comme la croix de Saint-Georges, pubs débitant la cervoise par fûts entiers :Main Sreet, l’artère centrale, est une Angleterre miniature. Le soleil en plus. Autre différence : les autochtones, qui s’appellent lesYanitos, mélange de Maltais, Gènois et Britons, passent allègrement de la langue de Shakespeare à celle de Cervantès. Les batailles qu’on célèbre ici sont le Grand Siège de 1779-1783 (où la garnison britannique résista aux assaillants franco-espagnols grâce à des kilomètres de tunnels creusés dans la roche) et la victoire navale de Trafalgar en 1805, ainsi qu’en témoigne la statue d’un Nelson manchot et guindé, face au cimetière où reposent ses marins. Nulle mention de l’affrontement mythologique entre Athènes et les Atlantes…

Seul rapport – lointain – avec les écrits de Platon : le monument d’Upper Rock, qui figure les colonnes d’Hercule, et d’où l’on aperçoit le Maroc par beau temps. Une inscription lapidaire rappelle en anglais : «Fin du monde connu. Portes d’Hadès» (5). Et avertit en latin: «Non plus ultra» (On ne va pas plus loin, ndlr). Le Pr Clive Finlayson, sympathique directeur du musée de Gibraltar, a du mal à réprimer un sourire à l’évocation de l’Atlantide: «Je n’ai rien contre l’éventualité d’une civilisation engloutie, mais encore faudrait-il amener les preuves de son existence, de quelconques vestiges. En revanche, je suis d’accord avec Jacques Collina-Girard sur plusieurs points: les mutations opérées à la fin de la dernière glaciation; la remontée du niveau des eaux; le peuplement ancien des cavernes de Gibraltar. C’est ici qu’on a découvert en 1848 (huitans avant Néandertal) un crâne féminin datant de la préhistoire(6). On sait aussi, parce qu’on y a retrouvé de multiples offrandes (amphores, statuettes, céramiques), que ces grottes servaient de lieux de culte aux Phéniciens, sept ou huit siècles avantJ.-C. Pour eux, l’endroit était visiblement sacré et ils y honoraient leurs dieux. A mon avis, ce sont eux et non les Grecs qui ont accrédité et popularisé l’idée selon laquelle les colonnes d’Hercule constituaient la fin du monde. Et ceci probablement pour des raisons commerciales: ces navigateurs expérimentés, qui franchissaient déjà le détroit, voulaient sans doute garder le secret de leurs itinéraires maritimes et dissuader les concurrents possibles.»

Explorer les fonds marins pour en avoir le cœur net ? La réponse vient de l’épouse du directeur, le Dr Geraldine Finlayson, membre de l’Institut d’études sur Gibraltar, qui plonge fréquemment dans les parages pour se livrer à des fouilles archéologiques : «Les courants- deux masses d’eau qui se croisent en sens inverse- sont violents. On dérive très vite et très loin. Les temps de plongée sont donc réduits au minimum. Quant à la visibilité, elle n’excède pas 10mètres dans le meilleur des cas. Ce ne sont pas des conditions optimales pour des archéologues sous-marins.» Bref, le mystère de l’Atlantide reste intact. Et l’armoire à fantasmes, bien ouverte.

En tout cas, à Gibraltar, là où certains parlent d’une cité submergée, par l’un de ces pieds de nez que l’Histoire affectionne, c’est toute une ville nouvelle qui émerge des eaux et s’étend chaque année un peu plus. Mandatés par le gouvernement qui manque d’espace pour sa population, des ingénieurs et des architectes néerlandais, spécialistes des polders, grignotent sans cesse sur la mer pour construire bureaux, immeubles, marinas. Juste retour des choses…

1) Avant Solon (640-558 avant J.-C.), soit environ 9600ans avant notre ère, ou il y a 11600 ans.

(2) Ce topographe travaillant pour la Société royale de géographie disparut dans la jungle du Brésil lors d’un ultime voyage, en1925. Quelques années auparavant, Conan Doyle s’était inspiré de ses aventures pour écrire Le Monde perdu.

(3) A l’occasion du dixième de ses douze travaux, Hercule, chargé de ramener les bœufs de Géryon, franchit le détroit de Gibraltar et y élève les deux colonnes qui portent son nom.

(4) En 711, le chef musulman Tariq ibn Ziyad prit possession du rocher, lequel fut nommé djabal al-Tariq (la montagne de Tariq, en arabe), déformé par la suite en Gibraltar par les Espagnols.

(5) Hadès (Pluton chez les Romains) était le dieu des enfers. Il vivait dans les entrailles de la terre.

(6) Ce crâne est d’ailleurs représenté sur les pièces de une livre, car le territoire bat sa propre monnaie (même si la livre Gibraltar a la même parité que la livre sterling).

 

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